BIOGRAPHIE ET PAYSAGES

   
Photographies : CéLab

 

 

 




La chanson, comme toutes les formes de création, ne nait pas n’importe où. Si elle n’a pas véritablement besoin d’un support paysager, il n’est pas rare qu’elle s’inspire des lieux fréquentés par son auteur. On se souvient de « la montagne » ardéchoise de Jean Ferrat, de la Toscane de Léo Ferré ou, bien entendu, du « plat pays » de jacques Brel… Continuons donc le périple touristique par la découverte d’une région insolite et méconnue que nous présente CéLab : la Normandie… mais armoricaine cette fois !

Si le CéLab est casanier, ce n’est pour autant par chauvinisme qu’il a chanté la Normandie… En effet, tout l’incitait, à l’origine, à vanter plutôt les mérites d’autres contrées françaises aux climats plus souriants : une mère auvergnate attachée à sa Creuse ancestrale ; un père, le CiLab (dit Charles-Jacques Labadille) exilé de Bourgogne ; une enfance ballottée aux quatre coins de la France, d’Arras, chef-lieu du Pas-de-Calais à Digne-les-Bains, au temps où les Basses-Alpes ne s’appelaient pas encore Alpes-de-Haute-Provence… On dit même que certains ancêtres paternels seraient originaires de Lorraine. On dit encore que Labadille est un nom du sud-ouest… Le CiLab a même raconté que le nom de famille viendrait de « Boabdil », roi de Grenade et des Maures qui quitta à la hâte le royaume sans oublier les caisses… Avec les Labs allez savoir, car tout est souvent prétexte à invention, à ironie, à dérision…

Tout ça pour dire qu’à l’origine, rien n’incitait le CéLab à vanter les charmes de la Normandie, même si une incursion parentale, censée être de courte durée, s’était éternisée au fin fond du profond département de l’Orne (61), dans un gros bourg au nom n’évoquant guère le dynamisme : Écouché…

La destinée semble parfois cruelle… Elle peut aussi nous faire des clins d’œil et la situation même d’Écouché allait révéler au CéLab une évidence qui mérite aujourd’hui d’être partagée : ce joli port de pêche, comme le disait fort souvent son père (malgré l’absence de la mer !), est, en fait, assis à la charnière du Bassin parisien et du Massif armoricain. Alors, par contraste, toute l’originalité de ce dernier se révèle d’un coup, flagrante, évidente… Aux vastes plateaux tabulaires orientaux, plutôt monotones, voués à la grande culture et appelés localement « campagnes », succède, tout soudain, un dédale de vertes collines enfermées dans la trame d’un bocage serré. La musique du CéLab, comme toute Appellation d’Origine Contrôlée, avait besoin d’un terroir, d’un paysage particulier d’où ses racines pourraient tirer un goût singulier, ici empreint d’âpreté : après bien des errances, ce pays était là, il était plus vaste que le profond département de l’Orne, que la Normandie même…

À deux cents kilomètres de Paris, plein ouest, commence donc la Normandie… Elle n’est souvent connue qu’au travers de ses armoires et, accessoirement, des plages du Débarquement, ou d’hommes méfiants et de solides soubrettes peints par Maupassant, ou encore de vaches opulentes et de pommiers en fleurs décrits par Proust. Le Mont Saint-Michel, que « le Couesnon dans sa folie a mis en Normandie » comme l’affirment nos ennemis bretons, est bien sûr le clou de la visite, le summum de l’identité normande, la pomme sur le gâteau… Il existe pourtant une autre Normandie, plus insolite, plus étonnante, car à deux cents kilomètres de Paris, plein ouest, commence aussi le Massif armoricain qui nous rapproche de nos frères bretons… Faite de monts, de rochers, d’escarpements et de gorges sauvages, de torrents, voire de cascades, cette Normandie-là a bien de quoi surprendre… C’est avec elle que commence la montagne, certes la plus basse de France mais aussi la plus ancienne…


 
   
 

 

 

Pensez donc ! Sous le simple nom d’armoricain, se cachent pourtant trois chaînes de montagnes, toutes flirtant jadis avec les hautes altitudes comme aujourd’hui l’Himalaya, puis toutes, tour à tour, détruites par une érosion à l’appétit décidément insatiable ! La chaîne hercynienne, la plus jeune de la bande, plus épargnée que les autres, nous fait encore profiter de ces derniers charmes, avec ses altitudes qui culminent à… 417 mètres au Mont des Avaloirs (Mayenne), 413 mètres au Signal d’Écouves (Orne) ! Ahhhh… Le CéLab voit d’ici les sourires narquois des ceusses du Midi… Il entend déjà leurs boutades sarcastiques car il les a pratiqués durant sa jeunesse… : « 400 mètres, eh con ! au moins, c’est économique, y’a pas besoin de tire-fesses ! » ou encore « C’est pour quand la chasse à l’isard au Mont Saint-Michel ? » Mais leur a-t-on déjà rétorqué, à ces jobastres, qu’elles sont bien « petites » aussi, les Alpes et les Pyrénées, avec leur âge de tout juste 30 millions d’années ? à côté d’une Chaîne hercynienne qui en a prés de 300 ; d’une Chaîne cadomienne qui affiche fièrement 600 à 700 millions d’années (et moins ses formes désespérément plates comme la main…) et, enfin, de la Chaîne icartienne, la doyenne d’Europe, dont les derniers vestiges sont datés de 2 milliards d’années ! ! ! Tout ça pour dire qu’il n’y a pas que l’altitude, mais reconnaissons que ça compte et, bien au calme chez nous, laissons les Parisiens partir à l’assaut des sommets enneigés et envahir le midi de la France…

En effet, l’altitude, c’est important… même dans le Massif armoricain où, malgré la faiblesse du relief, les vieilles barres rocheuses arrivent encore à stopper les paquets d’eau qui viennent de la mer : 1100 à 1200 mm par an, vers Mortain et la Lande Pourrie dans le département de la Manche, en forêt de Saint-Sever dans le Calvados et en forêt d’Écouves dans l’Orne. Comme le disait Jules Laforgue, poète et certainement bon observateur de terrain : « Ah, nuées accourues de la Manche, vous nous avez gâté notre beau dimanche… » et, pourrait-on rajouter sans médire, bien souvent un bon restant de la semaine ! Cette grisaille habituelle a un inconvénient, elle joue sur le moral, voire sur le caractère de l’indigène, de l’autochtone souvent fermé à double tour, comme les grandes armoires normandes ; en revanche, elle a aussi son avantage : à nouveau, les Parisiens retournent envahir le midi, cette fois pour assiéger ses côtes brûlantes…

 











 

Ils ont certainement tort car, à peine à 200 kilomètres de la capitale, de véritables curiosités paysagères se succèdent d’est en ouest, du nord au sud, donnant naissance à de petits pays aux noms cocasses, comme la Suisse-Normande (Basse-Normandie), les Alpes mancelles (Pays-de-la-Loire), puis plus loin, les gorges du Corong, les chaos de Toul Goulic ou d’Huelgoat en Bretagne, et, passés les Puys de Vendée, les rochers du Boussignoux, les jardins des Chirons à Largeasse et la Merveille d’Hérisson en Gâtine… Car l’imposant massif s’étend d’Angers à l’est, à la pointe du Raz à l’ouest ; du nord de Poitou-Charentes au sud, à l’extrême pointe de la Hague au nord. Certains ne s’y sont pas trompés et ont cherché la paix de l’âme sous de grands ciels atlantiques changeants, pareils à ceux d’Irlande ; sur les franges des chemins tapissés de bruyères et de linaigrettes, comme en Irlande ; au bord de rivages turquoises et émeraudes, comme en Irlande

 







 

 

À chacun son coup de cœur un brin chauvin, un rien nationaliste. Les ventre-à-choux de Vendée loueront les Puys qui vallonnent leurs campagnes et annoncent déjà les accents du sud-ouest. Les Bretons revendiqueront à raison les monts d’Arrée, le Ménez Hom, la pointe du Van et la baie des Trépassés… Les Normands vanteront les Rochers de la Houle et des Parcs vers Clécy, la Roche d’Oëtre et les gorges de la Rouvre, à deux pas de la maison du CéLab. Normand d’adoption qu’il reste, ce dernier migrera sur la côte ouest du Cotentin, pour passer par la pointe du Rozel et l’anse de Sciotot, puis remontera vers Vauville et le Nez de Voidries, Culeron où subsistent les plus vieilles roches d’Europe, Port Racine, le plus petit port de France, pour finir à Omonville et le petit cimetière où repose Jacques Prévert… ou choisira le chemin des écoliers et de sa jeunesse, par les méandres de la Courbe, où les saxifrages granulés et les orchis bouffons fleurissent les coteaux ensoleillés et animés par les chants des grillons et des criquets ; où l’Orne divague au travers des prairies inondables à œnanthes faux-boucage, passant de mouilles silencieuses comme des lacs en seuils animés par les eaux vives et turbulentes ; du pont de la Villette au château du Mesnil-Glaise où les loutres opèrent un retour prudent, où son père lui apprit, jadis, à pêcher à la mouche… ; du Pont de la Villette au Château du Mesnil-Glaise où l’automobile ne semble encore pénétrer que par accident, simplement remplacée dans la place par la pétarade occasionnelle d’un tracteur, un petit gris qu’on démarre, ou le vrombissement d’une mobylette, une vieille « bleue » qui grimpe la côte ; du Pont de la Villette au rocher du Mesnil-Glaise où le Parisien n’est pas encore arrivé, trop pressé d’être déjà reparti dans le midi de la France…

Nos bocages sont des paysages qui marquent une part de l’existence, des lieux qui sentent la terre, l’eau, l’herbe et l’arbre, des lieux où l’on souhaite revenir après bien des départs, parfois bien des errements, où l’on aspire à renouer avec les choses simples, solides, où l’on recherche le présent plutôt qu’encore l’avenir…

 

 

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