Les chanteurs régionaux existent encore. Mais n’adhérant pas forcément au business système, hésitant à abandonner leurs racines et donc soumis aux aléas des carrières provinciales, ils survivent pour certains, s’éteignent tour à tour pour les autres et renaissent parfois, alors portés par le simple plaisir de « faire » de l’artisan et la volonté de montrer que nos pays ont aussi leur mot à dire.
C’est le cas de CéLab qui, après une éclipse de vingt années consacrée à dialoguer avec les « mauvaises herbes » de nos campagnes pour tenter de sauvegarder une biodiversité relative, revient à ses amours de jeunesse pour parler, de nouveau en chansons, du naturel humain, des incontournables de nos existences, parfois avec une certaine mélancolie face à l’absurdité de certains de nos choix.
Mais devant ce constat teinté d’existentialisme, comment exprimer une détresse indéniable et faire partager ses convictions sans sombrer dans un pessimisme ennuyeux, sans jouer les philosophes, les rabat-joie ou les donneurs de leçons ?
Dés les années 80, CéLab a plutôt choisi la voie de l’humour, du jeu de mot et des calembours (parfois faciles !) lesquels, par leurs formes souriantes et détournées, permettent d’afficher l’incohérence de certaines situations et, peut-être, d’espérer un changement dans les mentalités. La voie n’est pas nouvelle puisque c’est celle qui permit à Nougaro de rendre véritablement populaire la poésie…
Souhaitant ne blesser personne en général comme en particulier, l’auteur, se connaissant mieux que d’autres et certainement mégalomane comme beaucoup, s’est choisi comme principal sujet d’étude et d’autodérision.
CéLab est donc un fabuliste moderne. Dédiées à Jean de La Fontaine, l’un de ses maîtres, ces fables chantées traitent, entre autres : du normand dont le triste caractère est un reflet du climat local (Chanson à climats) ; de ces transports z’en commun plus efficaces que la jaguar pour séduire les filles (Transports z’urbains) ; des relations sentimentales très particulières d’un voyeur myope (Myopie) ; de l’idylle enfin possible entre matheux et littéraires (Chanson mathématique) ; du requin invité à manger chez le maqu’reau biotique (Macrobiotic’ rock) ; d’un vampire réduit à donner son sang (Vampire song) ; de ces enfants que, parfois, on pendrait plutôt par le cou que par la main (Pendre un enfant par le cou), car comme le disait Alphonse Allais : « il y a des jours où l’absence d’ogre se fait cruellement sentir »…
Il s’agit donc de chansons d’humour, d’humour jovial (Bota nova, Fonctionnair’s blues), d’humour parfois grinçant (Le temps change ; Litanie pastorale ; Entre deux…), d’humour avec un grand A (Je t’aimais tant, Nous revivrons…), d’humour un peu noir, mélancolique (Au bout du compte, Bossa tristé…), d’humour plus poétique (Ponctuation, Dans nos bocages…). En définitive, CéLab est bien spécialisé dans les « chansons à lac.. », ce qui n’aurait pas été pour déplaire à Raymond Queneau, un autre maître du chanteur...
Voici trois textes qu’il trouve très représentatifs de son style ; pour découvrir plus de paroles (sans les musiques !), téléchargez les PDF…
Écoutez et téléchargez gratuitement les chansons à la con ou la méla nova du CéLab et des Givones
Chanson mathématique
Paroles : CéLab
1
C’était un drôle de grand zèbre Qui enseignait faute de mieux La géométrie et l’algèbre À un’ band’ de petits merdeux Un jour qu’il rêvait dans un bar D’Euclide ou de Lobatchevski À la sortie des cours du soir Il remarqua non loin de lui Un’ demoisell’ bien ennuyée Qui sirotait un café crème Tout en séchant sur un problème De baignoire et de robinet Bien qu’il soit plein de retenues Sans se méfier des coups de foudre Il décida d’aller résoudre L’équation à cette inconnue D’ vant l’succès des opérations Il lui proposa de l’aider À bosser Jacob Delafond Chez lui en cours particuliers
2
Et bientôt à l’heure habituelle Ell’ vint le voir dans son deux pièces Pour parler d’entiers naturels De Pythagore ou de Thalès Un jour entre deux théorèmes Il se risqua dans le « je t’aime » Un autre entre deux hypothèses Lui demanda « quand est-c’ qu’on baise ? » Et comme les mathématiques La passionnaient de plus en plus Ils passèr’ nt aux travaux pratiques Tout en parlant de cosinus Et ils en fur’ nt récompensés Car ils prouvèr’ nt par A + B Qu’un + un au bout de neuf mois Ça fait pas deux mais ça fait trois Que cette histoir’ tout à fait bath Serv’ de leçon aux littéraires Qui n’ont jamais vu dans les maths Que scienc’ stérile et que calvaire
Chanson à climats
Paroles : CéLab
1
C’est un pays bien froid Qui sent le chien mouillé Un pays maladroit Il pleut toute l’année L’hiver ne vaut pas mieux Que les étés pourris Le ciel fait les gros yeux Quand l’air se radoucit Où est ce paradis Ce pays de cocagne Qui sent le parapluie Et le passe-montagne Tout petit j’y suis né N’en suis jamais sorti Depuis vingt ans je vais Revoir ma Normandie
2
De la douceur du temps J’ai sans doute hérité Ce naturel charmant Que vous me connaissez Froid comme un vent mauvais Glacé comme une pluie J’ai sans doute attrapé Le virus du pays Pas méchant pour un poil Tout juste mal léché J’ai tout de l’animal Qu’il faut apprivoiser Je ne suis pas causant On dit de moi que j’ai La verve du normand Doublée du flegme anglais
3
Gardez vos canicules J’irai pas m’y chauffer Et me dorer le cul Sur vos plages l’été Gardez donc vos soleils J’irai pas m’y frotter Et m’y brûler les ailes Je suis trop casanier À chacun son voyage Le mien est de rêver Laissez-moi mes nuages Je dois y remonter Assis sur les orages J’aurai mes éclaircies Au ciel de mon bocage En Basse-Normandie
Chanson à la con
Paroles : CéLab
1
Je souffle comme un bœuf J’ai perdu mes idées Ma tête a tout de l’œuf Et tout y est brouillé C’est pas demain la veille Que moi je vous pondrai Merveille des merveilles L’Iliade et l’Odyssée C’est pas avec mon flair Que j’empoch’ rai l’ banco Le jackpot littéraire Goncourt ou Renaudot C’est pas demain non plus Qu’ils me diront modestes Ma femme vous a lu Dans le Reader’s Digest Je fais des pieds des mains J’ai l’âme trop petite J’en ai peut-être un grain Un grain de méningite La grâc’ me fait faux bond Et j’ai perdu la foi J’ai plus d’inspiration Mon Dieu conseillez-moi Jésus ou Mahomet Qu’importe le prophète S’il rend mes mots censés Et ma parole honnête Vishnou ou Jéhovah Qu’importe la bannière Il y’a pourtant le choix Et ça devrait le faire
2
Je fais des pieds des mains
J’ai l’âme trop petite
J’en ai peut-être un grain
Un grain de méningite
La grâc’ me fait faux bond
Et j’ai perdu la foi
J’ai plus d’inspiration
Mon Dieu conseillez-moi
Jésus ou Mahomet
Qu’importe le prophète
S’il rend mes mots censés
Et ma parole honnête
Vishnou ou Jéhovah
Qu’importe la bannière
Il y’a pourtant le choix
Et ça devrait le faire
3
Mais Dieu doit être sourd Et j’attends son miracle Ne fera-t-il rien pour Me porter au pinacle Je ne suis pas pressé Mais si ça continue Je serai oublié Avant d’être connu Tout juste mal aimé Et même pas maudit Comment mettre mes pieds Dans leurs anthologies Mes mots les plus touchants Ne sont pas au Littré Je suis le grand absent Du Larousse illustré À force de combats J’y laisserai ma plume Sans avoir pour cela La moindre gloire posthume Le poète inconnu Ne s’ ra pas enterré Quelle idée saugrenue Sur les Champs-Ėlysées Pourquoi persévérer Après autant de bides Pourquoi continuer Dans la voie du suicide Et bien je vous rassure Car j’ai sans doute un don Celui d’écrire pour sûr Des chansons à la con